Cannabis médical en Allemagne : la réforme MedCanG toujours en suspens

L'Allemagne veut imposer la consultation physique et interdire l'envoi des fleurs de cannabis médical, mais la réforme MedCanG reste bloquée au Bundestag.

Le Reichstag illuminé de nuit à Berlin, siège du Bundestag qui examine la réforme du cannabis médical

Depuis avril 2024, le marché allemand du cannabis médical a changé d’échelle, porté par l’essor des téléconsultations et de l’envoi postal en pharmacie. Pour reprendre la main, le gouvernement fédéral a déposé un projet de révision de la loi sur le cannabis médical (MedCanG) qui imposerait une consultation en présentiel et interdirait l’expédition des fleurs. Près d’un an après son adoption en Conseil des ministres, le texte reste pourtant bloqué en commission au Bundestag. Voici où en est la réforme, ce que révèlent les chiffres d’importation et ce que les acteurs français peuvent en retenir.

Des importations multipliées en deux ans

Le 1er avril 2024, en même temps que la dépénalisation partielle du cannabis récréatif, l’Allemagne a sorti le cannabis médical de la liste des stupéfiants. Concrètement, la prescription est devenue une ordonnance ordinaire, et une partie de l’activité s’est déplacée vers des plateformes en ligne qui mettent en relation patients, médecins en téléconsultation et pharmacies pratiquant la vente à distance.

Les volumes ont suivi. Selon le gouvernement fédéral, les importations de fleurs de cannabis à usage médical sont passées d’environ 19 tonnes au premier semestre 2024 à environ 80 tonnes au premier semestre 2025, soit une hausse de plus de 400 %. Sur l’ensemble de l’année 2025, les données de l’Institut fédéral des médicaments (BfArM) font état de plus de 200 tonnes importées. Le plafond annuel d’importation, initialement fixé à 122 tonnes, a dû être relevé à 192,5 tonnes, puis a lui aussi été dépassé.

La tendance ne faiblit pas en 2026 : le BfArM a révisé à la hausse le chiffre du premier trimestre, désormais établi à environ 67,6 tonnes, un record trimestriel. Le Canada reste le premier fournisseur, devant le Portugal, ce qui fait de l’Allemagne un débouché majeur pour les producteurs agréés de toute l’Europe.

Ce que prévoit le projet de réforme MedCanG

Pour Berlin, cette croissance ne reflète pas seulement des besoins thérapeutiques. Le gouvernement souligne que, sur la même période, les prescriptions remboursées par l’assurance maladie obligatoire n’ont progressé que dans une proportion à un chiffre. Il y voit une « évolution préoccupante », alimentée par des ordonnances privées délivrées après un simple questionnaire en ligne.

Le projet de loi, déposé au Bundestag sous le numéro de document 21/3061, repose sur trois piliers :

Une consultation physique obligatoire. Les fleurs de cannabis ne pourraient être prescrites qu’après un contact personnel entre le patient et le médecin, au cabinet ou lors d’une visite à domicile. Le suivi par téléconsultation resterait possible, à condition qu’une prescription en présentiel ait eu lieu au cours des quatre trimestres précédents.

La fin de l’envoi postal des fleurs. L’expédition des fleurs directement au domicile du patient serait interdite. Les services de coursier des pharmacies, en revanche, ne seraient pas concernés.

Un encadrement renforcé des plateformes. L’objectif affiché est de mettre fin au modèle de la prescription « en un clic » qui s’est développé depuis 2024.

Un calendrier qui s’enlise au Bundestag

Sur le papier, le processus avait démarré vite : un avant-projet publié le 14 juillet 2025, une adoption en Conseil des ministres le 8 octobre 2025, un avis du Bundesrat le 21 novembre 2025, puis une première lecture au Bundestag le 18 décembre 2025, suivie d’un renvoi en commission de la santé.

Depuis, les choses se sont compliquées. Le 23 février 2026, une pétition de patients réunissant près de 60 000 signatures a été examinée par la commission des pétitions. Les opposants mettent en avant les difficultés d’accès dans les zones rurales et le risque d’une médecine « à deux vitesses ». Au sein de la coalition, le SPD s’est montré réservé, en particulier sur l’interdiction de l’envoi postal, et a plaidé pour des exigences de qualité renforcées plutôt qu’une interdiction pure et simple.

Résultat : à la mi-septembre 2026, le texte était toujours en commission, sans date de vote en séance plénière. Tant que la loi n’est pas adoptée et publiée au Journal officiel fédéral, les règles actuelles s’appliquent : téléconsultation et envoi par les pharmacies restent possibles.

À noter — Le CBD n’est pas un médicament. Cet article est purement informatif et ne constitue pas un avis médical.

La justice a déjà resserré la vis sur la publicité

Sans attendre le législateur, les juges ont posé une limite importante. Le 26 mars 2026, la Cour fédérale de justice (BGH) a jugé, dans l’affaire I ZR 74/25, qu’un portail internet ne pouvait pas faire de publicité auprès du grand public pour des traitements à base de cannabis médical. Sur le fondement de l’article 10 de la loi allemande sur la publicité des produits de santé, qui interdit la publicité grand public pour les médicaments sur ordonnance, la Cour a estimé que vanter les bienfaits d’un traitement suffisait, même sans citer de produit ou de fabricant.

Cette décision touche directement le modèle commercial des plateformes, qui reposait largement sur l’acquisition de patients en ligne. Elle fait écho à un principe que connaissent bien les acteurs français : toute communication suggérant un effet thérapeutique est risquée, comme nous l’avions détaillé dans notre article sur ce que les boutiques peuvent dire sans risque en matière de publicité CBD.

Ce que la France peut en retenir

Le cas allemand intéresse d’abord le débat français sur l’accès au cannabis médical. Alors que la France prépare la sortie de son expérimentation, évoquée dans notre point sur la généralisation du cannabis médical à l’automne 2026, l’expérience d’outre-Rhin montre qu’un cadre trop ouvert sur la téléconsultation et la vente à distance peut faire exploser les volumes et provoquer un retour de balancier politique.

Pour la filière CBD, il faut rappeler que le cannabis médical allemand relève du circuit pharmaceutique et n’a rien à voir avec les fleurs de chanvre à faible teneur en THC vendues en boutique. Mais l’Allemagne reste un marché de référence pour les producteurs européens, et chaque durcissement réglementaire y modifie les flux, les prix et les stratégies d’investissement. Comme en Suisse avec ses projets pilotes, la régulation du cannabis en Europe avance par ajustements successifs plutôt que par grands soirs législatifs.

Conclusion

Deux ans et demi après la réforme de 2024, l’Allemagne se trouve face à un dilemme : préserver un accès large au cannabis médical, notamment pour les patients éloignés des cabinets, ou freiner une croissance des importations que le gouvernement juge disproportionnée. Le projet MedCanG, toujours bloqué en commission, cristallise ce dilemme au sein même de la coalition.

Pour les observateurs français, l’enjeu est de suivre la suite du calendrier parlementaire allemand, sans doute pas avant la fin de l’automne. L’issue de ce débat pèsera sur l’ensemble du marché européen et nourrira les arbitrages à venir en France sur l’organisation du cannabis médical.

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